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Il s'agit dudébut de ce que j'ose appeler un roman, dans sa version non retouchée. Je ne demande que quelques avis sur ce premeir extrit qui, je l'espère, vous permettra de passer un bon moment. Sur ce, bonne lecture.
Chapitre 1
I- l’arrivée :
…Terre en vue ! Réveillez vous !
C’est ainsi que Talia sortit de son sommeil. Elle eut un bref instant d’hésitation avant que les craquements sinistres de la coque mêlés aux cris de la vigie ne lui rappelle qu’elle se trouvait à bord du Silia.
La traversée n’avait durée que quelques jours, ce qui lui avait parut une éternité, partagée entre la peur du voyage et celle d’être découverte par un marin. Sortant du paquet de cordages qui lui avait servi de refuge, elle jeta un coup d’œil vers la trappe de la cale. La faible luminosité traversant les interstice du bois ne lui était que d’une piètre aide, elle n’aurait su dire si la journée débutait ou si elle s’achevait.
Elle entendait des rire au dessus d’elle. Gras et virils, si typiques de ces marins des mers du ponant. Il fallait qu’elle trouve un moyen de sortir discrètement, sans que l’équipage ne se doute de sa présence.
Talia inspecta la cale, sans succès. Tôt ou tard il lui faudrait de nouveau passer par la trappe car aucune autre issue ne s’offrait à elle. Elle regagna ainsi le paquet de cordes qu’elle avait disputé aux rats durant l’ensemble de la traversée.
Enfin, après ce qui lui parut des heures, elle entendit la coque racler sur le quai. L’agitation qui suivit sur le pont indiquait la fin du périple. Elle pria, en silence, pour que les hommes pensent d’abord à s’enivrer avant de décharger les mauvaises marchandises avec lesquelles elle croupissait dans les entrailles du navire.
La chance lui sourit pour une fois, car la lumière laiteuse qu’elle avait perçu quelques heures plutôt était celle du crépuscule, et les marins, après avoir désigné au sort les quarts, s’égayèrent bientôt dans les tavernes du port.
Lorsque le bateau sombra dans le silence, elle s’aventura lestement jusqu’à la trappe qu’elle souleva légèrement sans un bruit. Assis sur un baril quelques mètres plus loin, un marin lui tournant le dos fumait sa pipe. Silencieusement et avec toutes les précautions du monde, elle s’extirpa de la noirceur de la cale et referma la trappe. Une fois cela fait, elle s’immobilisa. Comment descendre du bateau sans que les quarts ne la voit ? Se jeter à l’eau était impensable, car tout le monde sait que les eaux noires du nord de Tasquel sont infestées de poissons carnassiers.
Talia remarqua un rassemblement de caisses à bâbord, plus près du quais, pouvant la masquer aux regards aiguisée des guetteurs. Elle s’y faufila, s’écorchant les coudes et les genoux sur bois du pont. Les planches traîtresses craquaient par instant, distillant savamment le poison de la peur dans ses veines. Elle crut qu’une éternité la séparait de son but et fut persuadée maintes fois d’être découverte. Fort heureusement, les bruits sont monnaie courante sur un navire.
Elle reprit son souffle puis risqua un œil par dessus le bastingage. Le flanc du navire était trop loin du quai pour qu’elle puisse descendre. La passerelle n’était pas envisageable, car surveillée par un quart. Une grosse amarre de chanvre retenait la bateau à une byte. La nuit était sombre et elle put, avec maintes précautions se laisser glisser le long de la corde. Enfin, ses pieds nus touchèrent le pavé du quai.
Elle s’éloigna du Silia et s’enfonça dans la nuit.
La taille du port D’Austrëlyn était impressionnante. On y trouvait des bateaux de toutes tailles et de tous les horizons, de guerre aussi bien que de commerce. Près des lourds navires de transport de sucre, véritables forteresses flottantes, on trouvait les petit et gracieux multicoques des gardes côte, dont la maniabilité et la vitesse étaient suffisamment légendaires pour éloigner la plupart des pirates.
Perdue dans la contemplation des coques aussi nombreuses que variées, Talia se retrouva sur la partie la plus animée des quais. La masse des marins et de dockers, beuglante et buvante, se mêlait au balais des catins et des aubergistes dans un joyeux brouhaha. De chaque taverne s’élevait une musique différente, invariablement accompagnée des voix rendues rauques par l’air salubre du large. Le désordre était tel qu’alors que la nuit avançait, ce carrefour de civilisations semblait ne jamais dormir.
Mais c’était précisément ce qu’elle cherchait. La traversée l’avait éprouvée. Elle avait faim aussi, mais pas la moindre pièce de monnaie dans sa bourse de cuir.
La vie nocturne du port avait quelque chose d’inquiétant et, après réflexion, ressemblait plutôt à la cour des miracles qu’à un endroit de bonnes mœurs. Elle mit du temps à se rendre compte que nombre d’hommes, crasseux, aux regards lubriques et enivrés, lorgnaient avec un sans gêne évident sa gorge et ses épaules dénudées.
Par réflexe, elle remonta sa besace sur sa poitrine, barrière dérisoire face aux attentions que lui portaient la plupart des ivrognes.
Elle s’éloigna vers une zone moins peuplée des quais, espérant que l’attention des marins serait vite attirée par les attrais d’autres filles aux prestations rémunérées. Elle poussa un soupir de soulagement en constatant qu’aucun homme ne la suivait.
Ses pensées revinrent bien vite sur un sujet de premier plan, se sustenter. Voler de la nourriture semblait inconcevable, tant la foule était nombreuse. Couper discrètement le lacet d’une bourse était en revanche plus aisé. Talia tira discrètement une lame de rasoir des bandes enserrant son poignet gauche, la cachant des regards indiscrets par sa paume et tenta de repérer une proie potentielle dans la foule compacte. Une seule bourse devait suffire aux besoins d’une nuit, si elle était bien remplie.
Enfin, elle repéra un jeune marin, aussi haut que large, dont la démarche chaloupée ne laissait aucun doute sur son état d’ébriété. Elle se fraya un passage jusqu’à lui, le talonna jusqu’à ce que sa main gauche se trouve à portée de l’objet de sa convoitise, une bourses ventrue lacée à la ceinture de l’homme.
Trancher le lien était en général chose aisée, rattraper la bourse sans que son propriétaire ne s’en rende compte se révélait déjà plus délicat. C’est à cet instant précis qu’un ivrogne perdit l’équilibre et la percuta, lui faisant lâcher sa prise sur la bourse.
Comble de malchance, sa lame entailla le flanc du jeune homme dans la bousculade. Il se retourna vivement, et avant même d’avoir prit le temps de la regarder, lui décocha un coup de poing qui envoya la jeune femme sur le pavé, à côté de la bourse.
La suite se révéla assez confuse. Le marin (était-il si ivre que cela ?) la regarda, puis, découvrit sa bourse tranchée. Il poussa un beuglement aviné et se jeta sur elle.
Talia ferma les yeux, croyant sa dernière heure arrivée en même temps que l’ombre de l’homme sur elle, et se contracta pour amortir le choc. Mais rien ne vint. Elle rouvrit les yeux et resta allongée sur le sol, ne comprenant pas ce qu’elle voyait. Le marin gémissait, les pieds à quelques centimètres du quai, soulevé par un homme plus massif encore. Une longue chevelure grise retombait sur son visage à demi mangé par une barbe blanche. Sa peau, bien que ridée, laissait paraître le jeu de muscles puissants. Un son sinistre couvrit celui de la lutte des deux hommes, le bruit de la nuque du marin, que le barbare grisonnant venait de rompre.
Pendant quelques secondes, elle resta bouche bée, puis, dans un mouvement ample et rapide, elle ramassa la cause de ses malheurs et prit ses jambes à son cou.
Elle avait déjà été obligée de fuir, et connaissait le moyen de semer tout gêneur. Elle courut, bousculant la foule, montant sur les tables extérieures des tavernes. Elle vira brusquement à droite dans une ruelle et alla se perdre dans les rues proches du port.
II- la coure des damnés :
Lorsqu’ enfin elle se sentit en sécurité, elle s’arrêta de courir, essoufflée et contusionnées. Elle tenait toujours la bourse du marin à la main et, sans même y jeter un coup d’œil, la rangea dans sa besace. Elle s’adossa à un mur crasseux, posa ses mains sur ses cuisses, jambes tendues, pour reprendre haleine. Quand elle sentit les palpitations de son cœur ralentir, elle porta la main à son visage, là où elle avait reçu le coup. Elle sentait une douleur sourde et son œil semblait gonflé.
Talia se pencha sur une flaque d’eau boueuse au milieu du pavé et tenta d’observer les dégâts à la chiche lueur de la lune, mais peine perdue. L’obscurité ne lui laissait entrevoir que le vague contour de son visage.
Après avoir repris ses esprits, elle ressortit la bourse de sa besace, désireuse de savoir combien allaient être rémunérées ses peines. Elle semblait pleine, le ventre tendu. Elle l’ouvrit et émit un sifflement de déception en constatant que l’ensemble des pièce étaient de cuivre, pas un denier d’argent ou une sole d’or. Juste de quoi prendre un repas et, peut être, trouver un endroit ou passer la nuit.
Retourner sur le port était impensable, elle prit donc la direction de la ville haute, espérant trouver, malgré l’avancement de la nuit, une auberge à prix acceptable dans laquelle elle pourrait prendre quelques heures de repos.
Nul ne saurait dire si la chance ou le hasard vinrent en aide à la jeune femme, mais elle traversa une bonne partie de la ville portuaire sans rencontrer le moindre malandrin, à moins que ceux ci n’aient d’autres proies aux allures plus riches en vue. Elle finit par déboucher sur une artère éclairée par de nombreuses torches. La lumière des feux baignait la rue dans une lumière dorée, donnant au va et viens de la foule du centre ville une allure de danse, rythmée par quelques saltimbanques de rue.
Si la vie nocturne battait son plein, elle était à mille lieux de la confusion malsaine du port. Talia erra quelques minutes dans la douce lumière à la recherche d’une auberge bon marché. Elle fit halte devant une enseigne verte et noire représentant de façon simpliste un pèlerin. Le nom de l’établissement, « l’Auberge du Repos », était si répandu dans les régions de l’ouest qu’il sonnait comme une banalité pour les voyageurs.
Elle prit une profonde inspiration, se remémorant les regards outranciers des marins, puis, rassemblant tout son courage, poussa la porte de l’auberge.
La tranquille chaleur de l’établissement donnait un surprenant contraste avec l’agitation régnant au dehors. Peu de gens peuplaient la salle commune, pas plus de neuf personnes. Tous levèrent la tête de leurs chopes, braquant leurs regards sur elle, puis, sans autres formalités, revinrent à leurs affaires, ne lui manifestant pas le moindre intérêt supplémentaire.
Elle avança à pas mesurés dans l’établissement jusqu’à un comptoir crasseux dominé par un homme plus sale encore. Son allure n’était guère engageante. Un corps massif, sans harmonie, surmonté par une tête rubiconde couronnée de touffes rousses fades. Le visage creusé par l’alcool était couvert d’une barbe dont la saleté masquait presque entièrement la teinte orangée.
Elle patienta quelques instants, les mains posées sur le bois collant du comptoir. Le tenancier ne lui accorda aucune attention, et elle dut émettre quelques raclements de gorge gênés pour attirer son intérêt.
Il la toisa, les mains posées sur ses énormes hanches et demanda d’une voix curieusement fluette – Q’est-ce qu’elle veut la demoiselle ?
Talia usa de ses dernières forces pour lui demander d’une voix qu’elle voulait assurée les tarifs de l’auberge.
-Ca fait trente trois cuivres le repas et la nuit, répondit-il de sa petite voix, treize de plus pour le repas du lendemain midi.
Autant dire le contenu exact de sa bourse. Tant pis, elle aurait au moins mangé et dormi. Elle fit mine d’aller s’attabler. - On paye d’avance. Reprit le rouquin graisseux.
Talia versa le contenu de sa bourse sur le comptoir. Après avoir soigneusement compté les piécettes, le gros homme lui jeta un regard plus conciliant – Allez vous asseoir, je vous apporte ce qu’il vous faut.
Elle s’attabla non loin, sur une table à tréteaux qu’éclairait une bougie collée sur une pierre. Le rouquin revint peu de temps après, portant dans une main une cruche de mauvais vin et de l’autre une gamelle d’ignoble ragoût agrémenté d’un quignon de pain dur. – Et voilà le service. Sur ceux, il s’éloigna.
La jeune femme se rua avidement sur la nourriture.
Une fois sa faim apaisée, elle jeta un coup d’œil circulaire sur la salle principale de l’auberge. Le calme qui y régnait la déconcertait. Même si un ou deux clients étaient venu grossir les rangs des consommateurs, les bruits de la rue lui parvenaient clairement. Elle s’amusa a observer, sans appréhension aucune cette fois, les petits groupes de clients tout en buvant de courtes gorgées dans sa cruche. Aucun ne semblait aisé, des ouvriers, quelques dockers également, facilement identifiables au cordon rouge fermant leurs vestes. Ils étaient répartis en petits groupes, discutant à voix basse, penchés sur les tables comme des conspirateurs. Un homme seul entretenait l’aubergiste. Ce dernier semblait très intéressé par sa discussion, parlant à son interlocuteur d’une voix se voulant discrète, prenant grand soin de cacher sa bouche d’un revers de main complice.
L’homme devant lui se tenait debout, immobile, le visage caché par un grand capuchon noir de pèlerin. Il écarta un pan de sa cape et dégagea sa bourse de sa ceinture. A la surprise de Talia, le tenancier fit un pas en arrière, les mains en avant, paume offerte en signe d’apaisement.
- C’est étrange, songea-t-elle, il n’est guère impressionnant… Le vin commençait à faire son effet, et elle se prit à tenter de discerner la forme du corps du pèlerin au travers de l’étoffe noire.
L’effronterie et le sans gêne avec lequel elle ausculta l’homme n’échappa pas au tenancier qui se tenait derrière son comptoir presque face à elle. Il dit quelque chose à son interlocuteur, la désignant du doigt. L’homme en noir se retourna vivement et, avant qu’elle n’ai le temps de réagir, fût sur elle, talonné par le gros aubergiste.
L’alcool avait probablement réduit ses capacités, car Talia n’eut pas le temps de réagir. Des mains gantées d’un cuir dur la saisirent aux poignets, la faisant choir de son tabouret. L’homme la traîna au travers de la salle jusqu’à l’escalier qui menait à l’étage dans une indifférence caractérisée de la part des clients de l’auberges ne tenant probablement pas à s’immiscer dans les histoires d’autrui. Elle ne chercha même pas à se débattre, elle était trop fatiguées pour cela, mieux valait attendre le bon moment pour sortir sa lame et se défendre.
Le pèlerin aidé de l’aubergiste, la monta dans une chambre. Ils la jetèrent sans délicatesse sur le lit et verrouillèrent la porte.
Assise sur le lit, une main sur le visage, elle attendait que l’un des deux hommes s’approche pour l’égorger par surprise, ou du moins essayer. Ce fut le pèlerin, toujours son capuchon rabattu sur les yeux dissimulant son visage dans la pièce sombre. Elle bondit sur lui, souple et rapide sa lame au poignet gauche en direction de la gorge. S’il tombait, elle pourrait aisément en finir avec le balourd de tenancier, ou au moins lui échapper.
Il ne fallut qu’un battement de cœur pour que l’homme ne réagisse. Sans même esquiver, il égalisa les contusions de la jeune femme et brisant nette son attaque d’une claque sur la joue droite. Il l’empoigna et la rejeta violemment contre le mur, lui tordant le poignet pour lui faire lâcher prise sur son arme. Groggy, elle n’eut ni le temps de se relever ni le loisir d’anticiper la suite des évènements. Les deux mains grasses de l’aubergiste lui empoignait déjà les épaules pour la relever et l’asseoir de force sur le seul tabouret de la chambre. Avant qu’elle n’ai reprit ses esprits, l’homme en noir lui tenait le visage de sa main gantée tandis que le gros lourdaud lui tordais les bras derrière le dos. Un silence pesant s’était installé.
- Qui est tu ? demanda l’homme en noir.
Talia ne dit rien, ses paupières étaient lourdes et la main de l’homme lui faisait trop mal pour qu’elle ne parvienne à parler.
Un soufflet vint s’ajouter à ses souffrances. L’homme réitéra sa question.
- Qui est tu ?
Toujours aucune réponse. Une autre gifle claqua sur la joue de la jeune femme. Malgré la douleur, Talia se murait dans son mutisme, comme elle l’avait toujours fait lorsqu’elle avait peur. A ses yeux, la chambre sombre de cette auberge ressemblait de plus en plus à la fin de sa vie, ce qui la remplissait d’une terreur infinie.
- Ton nom, murmura l’homme entre ses dents.
Puis, sans attendre de réponse, sa main libre courut sur le manche d’une dague lacée à sa ceinture pour en pointer la lame effilée vers l’œil de Talia. Elle voyait le cercle noir de sa pupille dans le reflet froid du métal, lui renvoyant l’image de sa propre peur. Elle devait gagner du temps, quoi que ces hommes lui veuille.
- Talia… parvint elle a murmurer.
L’homme recula la dague.
- Enfin quelque chose d’intéressant.
Il marqua une brève pause, puis, sans plus la menacer, reprit.
- Pourquoi nous écoutais tu ?
Que répondre ? l’effet de l’alcool s’atténuant rapidement face à sa peur, elle commençait à reprendre ses esprits. Comment expliquer clairement que le vin l’avait fait regarder dans la direction de l’aubergiste sans même qu’elle n’y eut pensé ?
- Je regardais, je n’ai rien entendu.
Le pèlerin, si s’en était réellement un, ne sembla que partiellement satisfait de cette réponse. Commença alors pour Talia un véritable interrogatoire. Qui était elle, d’où venait elle et que faisait elle dans cette ville ? Chaque fois que la réponse tardait à venir, la dague se faisait à nouveau menaçante.
Sans chercher plus loin que la vérité, elle évoqua son passé dans les maisons de passes dans les campagnes militaires du nord de l’Empire, son évasion puis sa fuite sans but, le plus loin possible de son ancienne vie, sans regard en arrière et sans réellement savoir où aller, du moment que ce fut loin des bordels de campagne.
- Une catin ivre ! s’exclama l’aubergiste. Ne croyez vous pas, seigneur, que le grand chambellan, avec sa réputation de comploteur, ne pouvait pas vous envoyer meilleur espion ?
L’homme au capuchon sembla hésiter. Talia, pour sa part, espérait avoir été convaincante, car la poigne sur son visage ne s’était qu’à peine desserrée.
III- Gris acier
Almar se sentait perdu sur les toits de la ville haute. Il s’y tenait, comme chaque soir, pour voire le défilé chamarré des bourgeoises et des courtisanes qui, dans leurs robes toutes plus élégantes et colorées les unes que les autres, allaient allègrement s’égayer dans les salons et les bains. Que n’aurait il pas donné pour être riche, pour pouvoir attirer ne serrait-ce qu’un bref instant leur attention.
Il s’était rêvé amiral, chevalier, noble, mais il n’était qu’un garçon de ferme échappé de sa campagne, et quoi qu’il advienne, ne voyait pas comment il pourrait cesser de l’être. Il maudissait son destin, et, par dessus tout, se haïssait lui même, pour avoir cru que de venir s’installer à la ville le couvrirait d’or et de gloire.
Il soupira et détourna les yeux de la rue qui, soudain, lui donnait envie de vomir. Il gémissait sur la vie, si injuste, sur la malchance qu’il avait d’être mal né. Il ne venait pas de bien loin, juste des collines du nord d’Austrëlyn, là ou l’on arrache plutôt qu’on ne cultive un chiche blé a une méchante terre noire et rocailleuse. Un instant, ses pensées revinrent à la maison de métayer que son père partageait avec ses deux oncles efflanqués de leurs familles. Il avait grandit au milieu de dix sept enfants, tous plus âgés que lui d’au moins quatre ans. Fils cadet de la Branche cadette de sa famille, la vie dans cette campagne miséreuse ne semblait rien lui offrir en guise d’avenir qu’une vie de saisonnier sans espoir de meilleure condition.
Aussi s’était il enfui de chez lui à seize ans, lassé des brimades de ses frères autant que d’assainir chaque année les quelques terres paternelles de leurs cailloux qui, bien qu’on en enlève par charrettes entières, semblaient repousser tous les ans plus nombreux encore. La capitale de l’ouest, avec ses palais dorés de la ville haute, son port immense, relais du monde connu alliés au contraste de la pauvreté, plus brutale encore que celle des campagne car recluse dans des murs sales et insalubres, avaient donné à l’adolescent l’impression que ce monstre de toiture, de bruit et de puanteur allait entièrement l’avaler, le dévorer.
Puis, petit à petit, plus par sa béate honnêteté si souvent sujette à la raillerie de ses frères que par son habileté, il avait trouvé du travail comme garçon d’auberge, contre du pain et une couche. C’est ainsi qu’il avait apprivoisé ce monstre implacable que l’on appelle la ville et qu’il avait commencé à y trouver sa place, aussi petite et ridicule qu’elle paraisse.
Mais cela ne lui suffisait pas. Il avait toujours voulut être remarqué, être grand parmi les grands. Il rêvait de s’engager dans l’armée, d’aller combattre au nord ou d’embarquer vers de terres nouvelles et d’illustrer son nom de milles images exotiques de régions lointaines. Mais il était encore presque enfant, et l’armée ne s’embarrassait pas de jeunes dans son genre. Trop chétif, il avait été rejeté des casernes. Quand à la marine, le roulis incessant des bateaux lui avait fait découvrir une chose qu’il craignait plus, si c’était possible, que la mort. Le mal de mer.
Il s’en retrouvait donc là, chaque soir assis sur un toit, à espionner avec envie et dégoût mêlés ce monde qui, de toute évidence, ne serait jamais le sien.
Pestant intérieurement, de peur d’éveiller quelqu’un, contre son infortune, il descendit du toit de l’édifice sur qui avait eut ses faveurs ce soir là. Il s’agissait d’une chapelle de Marahya, la déesse de la joie et de l’enfantement, mais Almar ne pouvait le savoir, tant son ignorance en la chose était grande et son installation récente. La malchance le fit trébucher lorsque son pied nu toucha le pavé, le poussant à effectuer de rapides petits pas pour conserver son équilibre, dont le dernier se finit au milieu d’une flaque profonde d’eau croupie.
Le clapotis de l’eau semblait assourdissant dans le quasi silence de la ruelle, et il n’en fallut pas plus pour que trois gardes impériaux de défense des cultes, bientôt rejoins par leur collègue, ne sortent du bâtiment et ne lui donne la chasse.
Lorsque les casaques dorée et rouge des soldats dont les couleurs paraissaient plus agressives que d’ordinaire à la lumière des torches apparurent, le sang d’Almar ne fit qu’un tour. S’il n’avait pas beaucoup de suite dans les idées et peu d’éducation, les nombreuses nuits passées dans les ruelles les plus sordides de la cité avaient aiguisés ses réflexes. Il prit donc la fuite avant que les gardes n’ai soufflé mot.
L’avance qu’il avait réussi à prendre ne fut pas pour lui un salut, mais un simple répit, car les soldats, contrairement à ce que leur équipement laissait supposer, étaient rapides et adroits pour éviter les obstacles de la rue qu’il mettait en travers de leur chemin dès que l’occasion se présentait. Une seule pensée tournait dans sa tête, l’auberge de maître Fulbert, son patron, le seul endroit de la ville auquel il songea pour trouver refuge. Ainsi, dans sa course effrénée, il n’eut pas la moindre pensée pour les complications qu’il pourrait causer à son employeur, ni au châtiment qu’il subirait en conséquences. Comme Talia quelques heures plus tôt, son instinct lui dictait la fuite.
Il courut ainsi près d’une demi heure, alternant détours et passages serrés, sans pour autant parvenir à semer les gardes qui, s’ils ne le rattrapaient pas, ne lui concédaient pas un seul pouce de terrain. C’est avec ces diables parés de rouge et d’or aux trousses qu’il déboula dans l’une des rues principales de la vielle ville, courrant à en perdre haleine vers l’Auberge du repos.
La rumeur de la cavalcade précéda l’entrée du jeune homme dans l’auberge. L’annonce de l’arrivée imminente des gardes provoqua une vague de panique dans la salle principale. Dockers, artisans, marins et bourgeois se ruèrent sur l’unique sortie de l’établissement dès l’instant ou un badaud se mit à crier à la garde. Si Almar réussi, du fait de son petit gabarit, à se faufiler entre les clients, le groupe de gardes se trouva considérablement retardé par la ruée des consommateurs. Il y eut des cris, des insultes, des jurons. L’un des Dockers frappa à l’aveuglette, au comble de sa terreur, atteignant en plein visage l’un des soldats.
Les défendeurs des cultes, le plus souvent recrutés au sein des religions ayant droit de cité dans les ville des l’empire, étaient redoutés de tous, car outre leur rôle de protection des temples, ils faisaient également office de dévots armés et fanatiques, souvent enclins à rependre le sang dans un cadre légal, et ce pour la plus grande gloire de leurs diverses divinités. Ainsi, la panique qui se répandit de la rue à l’auberge, dès que l’on eut compris qu’elle en était la destination, était tout à fait prévisible.
Almar, pour sa part, n’en savait rien, il ne les avais jamais vu et n’en avait entendu que de vagues échos, lancés de table en table les soirs de fêtes. Ajouté à cela sa récente installation n’en rendait que plus compréhensible son étonnement face à la débandade qui lui sauva sans doute la vie.
Profitant de la cohue désordonnée et du fait que les soldats avaient, pour le moment du moins, trouvé en la personne du docker un autre exutoire à leur rage, lui permit de se cacher derrière le comptoir, duquel il put gagner les cuisines en rampant avant de prendre ses jambes à son cou dans la ruelle arrière, vierge de tout milicien.
IV : La fuite
Le tapage soudain ne sembla en aucun cas perturber le pèlerin, contrairement à l’aubergiste qui, dans un sursaut, lâcha les bras de Talia. Craignant sans doute une nouvelle tentative de la jeune femme, la prise sur sa mâchoire se fit plus ferme encore, lui arrachant une larme de douleur. Puis il la projeta violemment sur le mur opposé avant de se tourner vers l’aubergiste qui le regardais pantois, se tordant les mains d’hésitation.
- Va donc voire ce qu’il y a, dit l’homme en noir.
Son dernier égard envers Talia lui avais rabattu le capuchon sur les épaules, découvrant partiellement le visage à la faible lumière de la chandelle. Des yeux dont la couleur était pour le moment indéfinissable étaient surmontés d’une tignasse châtain un brin emmêlée, à mi longueur , dont les cheveux paraissaient superbes. La courbe prononcée de son visage jeune, n’ayant pas encore perdu toutes les traces de l’adolescence était rehaussée d’une barbe proprement taillée. Son oreille gauche, face à la jeune femme, accrochait la lumière et brillait des dix anneaux d’or, illuminant étrangement la pièce par les caprices de la petite flamme.
Le gros homme avait parlé d’un chambellan. Bien qu’elle ne sut pas ce que cette charge représentait, son évocation éveillait en elle une impression de lourde autorité et de noblesse. Cet homme la respirait tout autant, tant par ses traits que par son port, fier et glacé.
Il semblait réfléchir, impassible, les yeux à demi tournés vers la portes par laquelle maître Fulbert venait de sortir. Elle se releva lentement, massant sa mâchoire meurtrie.
Que faire ? Elle était incapable de réfléchir, avait mal et se sentait lasse… Avant qu’elle n’ai eut le temps de trouver une conduite à suivre, les cris de l’aubergiste leur parvinrent de l’étage inférieur.
- Des gardes dans ma maison ? au scandale…
Ce fût tout ce qu’ils distinguèrent, le reste se noyant dans un tumulte de voix et de jurons.
Le pèlerin, ou ce qui semblait de moins en moins en être un se mit soudain en mouvement, lançant prestement le tabouret qui tenait lieu de table de torture quelques instants plus tôt dans la seule fenêtre de la pièce qui volât en éclats. Il se jeta sur la jeune fille qu’il souleva sur son épaule avant de sauter au dehors.
L’homme entraînant son fardeau dans sa chute, roula lourdement sur le pavé, ajoutant encore à la souffrance de Talia de nouveaux ecchymoses. Par chance, elle avait protégé sa tête de ses mains, et son ravisseur semblait connaître son affaire, car il se remit debout dans l’instant, la tirant par la main pour la remettre sur ses pieds.
- Si tu veux vivre, tâche de courir, je t’abat si tu faiblis.
Il la traîna donc par le poignet dans une petite rue sombre coupant la grande chaussée, avant de reprendre une autre, puis une autre encore. Aucun son de poursuite ne se fit entendre. |